Quand l’éco-conception transforme l’océan en mine d’or

Quand l’éco-conception transforme l’océan en mine d’or

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Je vous en avais parlé dans un précédent article : le gisement de plastique représenté par les filets dérivants dans l’océan représente une manne financière pour certains pionniers de l’éco-conception. Ainsi Parley for Oceans propose toute une démarche d’éco-conception à partir de plastique issu de filets fantômes perdus et repêchés notamment par l’ONG Sea Shepherd Conservation Society. Mais d’autres entreprises n’hésitent plus à se lancer dans l’exploitation de ce qu’on considérait comme des déchets, telle la peau de poisson. Le but ? En faire un cuir marin de très haute qualité pour les marques de luxe.

Et si l’océan devenait une mine d’or pour des entrepreneurs avide d’éco-conception ?

Des braconniers aux chaussures de sport

Tout commence en 2015 : après 24 000 Km de poursuite en 110 jours sur 4 océans le MY Bob Barker, de la Sea Shepherd, constate le sabordage du navire braconnier The Thunder au large de l’Afrique, leur laissant sur les bras plus de 40 Km de filets maillant. Ces filets ont été abandonnés dans l’océan austral par le navire braconnier, pratiquant illégalement la pêche à la Légine Australe, puis recueillis à bord du Bob Barker.

L’abandon en mer de filets déchirés ou « crochés » au fond est une pratique courante quoi que interdite, ces filets étant responsables de la destruction de grande quantité de ressources halieutiques.

Les filets récupérés par la Sea Shepherd, utilisés pour une éco-conception

Dès lors l’ONG s’est posé la question du devenir de ces filets recueillis par ses équipes : de la rencontre entre Paul Watson, fondateur de SSCS, et Cyrill Gutsch, fondateur de l’association Parley for Oceans, allait naître une solution originale.

L’association Parley for the oceans est une ancienne société de communication ayant fait un virage à 180° pour promouvoir son nouveau credo : « L’éco-innovation est le prochain gros business ». Depuis l’association s’investit dans tous les domaines pour trouver une solution à la crise du plastique que nous vivons. Leur système est assez original : à travers une approche STEAM ( Science, Technology, Engineering, Art, Math) l’association souhaite fédérer les bonnes volontés de toutes ces matières pour arriver à des solutions. Elle a ainsi développée l’approche A.I.R., signifiant Avoid, Intercept, Reduce (éviter, intercepter, réduire), en l’appliquant au plastique océanique : le programme de partenariat avec des équipementiers sportifs entre pleinement dans le champ d’application de cette approche.

Adidas UltraBOOST

En utilisant tout d’abord les filets rapportés par Sea Shepherd, Parley a pu créer des prototypes de sneakers (des chaussures de courses) en partenariat avec Adidas. En utilisant ces filets l’équipementier évite la production de nouvelles fibres plastiques, tout en retirant (intercept) de l’océan des filets fantômes et en réduisant le flux de plastique finissant dans l’océan, même si c’est de façon complètement marginale. L’impression 3D a permis quant à elle d’éviter le recours à une main d’oeuvre exploitée largement par les équipementiers sportifs.

Adidas et Parley for Oceans : plastique ramassé par le programme Remote Island Interception dans les Maldives

Pour arriver à fournir une telle production il a bien fallu aller plus loin que les kilomètres de filets du Thunder. Et c’est dans les Maldives que Parley a trouvé sa matière première, via un programme appelé Remote Island Interception. C’est donc via la récupération de plus de 11 millions de bouteilles de plastique que Parley et Adidas comptent fournir 1 million de paires de chaussure d’ici fin 2017. Parley vise à proposer sa compétence dans l’écoconception à d’autres entreprises sous quelques années.

Si l’on peut penser que ces 11 millions de bouteilles ne sont qu’une goutte dans l’océan il n’en va pas de même pour l’impact que peut avoir une initiative de ce genre, grâce à la démocratisation de l’éco-conception.

Eco-conception et économie marine circulaire : quand le déchet devient la matière première

Oui, l’impact de cette initiative sur le plastique océanique sera dérisoire. Mais ça n’en est de toute façon pas le but à court terme : il s’agit de développer une industrie de l’éco-conception, basée sur un gisement de déchet océanique.

Femer développe une démarche d'éco-conception à base de cuir marin

D’autres entreprises visent aussi l’exploitation de gisements de déchets marins inexploités, à l’image de Femer. Cette start-up prometteuse née dans le Bassin d’Arcachon propose depuis 2014 du cuir de poisson, en exploitant les peaux des espèces locales pour en tirer un « cuir marin », traité à la main, sans produits chimiques de synthèse et d’une très grande qualité. La cible ? Les entreprises de luxe, favorisant le savoir faire traditionnel et le fait main. A terme l’entreprise peut viser un marché mondial : c’est 10.000 peaux produites par semaine qui sortent des ateliers de confection en Islande, au Brésil ou en Thaïlande, les principaux pays exportateurs.

Alors que les projets les plus farfelus se multiplient partout dans le monde pour récupérer les macro déchets en mer mais sans jamais penser à leur devenir, ici les initiatives sont bien plus simple et intégrées dans une économie circulaire.

démarche éco-conception cuir en peau de poisson

Dans le cas de Parley, en rémunérant les communautés locales pour qu’elles ramassent le plastique échoué sur les plages, vous développez une filière, que vous pouvez rendre durable en intégrant ce plastique dans un produit industriel où il viendra remplacer une matière première polluante comme le plastique issu de source pétrolière. Et c’est bien le sens de l’initiative A.I.R, applicable à bien d’autres produits.

Dans le cas du cuir de poisson c’est la aussi une démarche d’éco-conception insérée dans une économie circulaire qui est proposée. De la à transformer la totalité de la filière de traitement du poisson, très génératrice de déchets, il y a un pas que personne ne franchira de sitôt. Mais Femer ouvre la voie pour un marché qui est un des pôles d’excellence à la française : le luxe et la haute couture sont des industries prééminentes en France qui auraient bien besoin d’intégrer une part d’éco-conception dans leurs modèles. L’artisanat a ici toute sa place.

éco-conception : l'initiative AIR en action

Ces initiatives sont un point de départ pour une reconquête écologique des moyens de production via l’éco-conception. Nous savons recycler le plastique depuis longtemps : il était temps que l’on s’intéresse au gisement de plastique océanique pour en faire un débouché rentable.

De même, l’initiative de Femer vise à réorienter une partie des déchets issus de la transformation du poisson vers une filière à haute valeur ajoutée, pour une économie circulaire devant profiter avant tout… Aux pêcheurs. La start up envisage en effet de faire appel en priorité aux femmes de marins pour développer la filière.

Ces projets d’avant garde nous poussent à changer notre regard sur la façon dont nous impactons la planète et les océans en particulier : l’éco-conception va plus loin que le simple recyclage en intégrant le devenir du produit dans sa chaîne de création, et ce dès le début.

  • Marion BAILLY

    le projet Manta n’est pas un projet farfelu, c’est par la multiplicité des initiatives que nous pourrons faire avancer la cause écologique : en liant évidemment business et éco-innovation avec l’économie circulaire, mais aussi en corrigeant 30 ans de pollution ! il faut plusieurs leviers …

    • Niels de Girval

      Bonjour Marion,
      Le principal soucis du projet Manta n’est pas son objectif, qui est fort louable, mais sa mise en pratique. De même que le projet de Boyan Slat de ramasser le plastique flottant est infaisable et inutile : le tonnage ramassé s’annonce ridicule (200 Kg par seconde finissent dans les océans !), ce projet comme celui d’Ocean Cleanup prend des fonds qui pourraient être mieux allouer pour limiter EN AMONT le flux de plastique.
      En outre, en filtrant l’eau de surface vous allez ramasser bien plus d’alevins, de juvéniles et de forme de vies que de plastique. La majorité du plastique océanique étant fragmenté et de très petite taille, le filtrer est absolument impossible sans vider la surface des océans de toute vie. Et si vous agrandissez les mailles vous ne ramasserez plus rien de conséquent…
      J’aurai sincèrement aimé que la solution soit aussi « simple », mais ce n’est pas le cas. Nous devons arrêter le flux de plastique en amont, et non écoper avec un seau percé.

      • Marion BAILLY

        merci pour ces précisions techniques, dans ce cas, cela aurait été judicieux de le clarifier dans l’article et de préciser en quoi vous trouvez ce projet farfelu : c’est toute la problématique du développement durable qui est profondément complexe, mettre les efforts où sont les réels enjeux, et où c’est pertinent, sans risquer de déplacer et de créer de nouveaux problèmes ! il ne faut pas tuer les initiatives car elles ont un sens symbolique fort et sont vectrices de sensibilisation, et en même temps, elles doivent être étudiées dans leur globalité avec une vision 360 : aucun choix n’est parfait, il faut éclairer la décision au maximum, sans chercher non plus le risque « zéro effet » qui n’existe pas : de toute façon, je suis d’accord avec vous qu’il faut en effet privilégier ce que demande la directive cadre sur les déchets, donc prévenir et réduire à la source…et changer notre modèle pour innover et créer autrement de la valeur, ce qui est très bien expliqué dans l’article.

        • Phoenix

          Si je n’ai pas précisé ces quelques lignes dans l’article c’est pour ne pas dévoiler ce qui sera justement un futur article… Et ce n’était pas le sujet principal. Par contre nous sommes bien d’accord sur tout le reste !

          • Marion BAILLY

            bravo pour l’article en tout cas !