L’impact des risques climatiques sur les entreprises, le cas d’Orange

par Pascal Perin Pascal Perin

Le « One Planet Summit » de Paris en décembre 2017 a confirmé la volonté des milieux industriels, économiques et financiers de contribuer à l’action climat des grandes organisations internationales. Pas seulement en tant que bailleurs de fonds, mais aussi comme des acteurs directement exposés aux conséquences des accidents climatiques. La décarbonation de l’économie mondiale est désormais engagée ; un changement de paradigme qui bouleverse la stratégie, voire dans certains cas l’existence même de nombreuses activités industrielles. Une analyse de Pascal Perin, Directeur du département macroéconomie des Affaires Réglementaires du Groupe Orange. 

Harvey, Irma, José, Maria, Tembin, incendies en Californie… autant d’évènements synonymes de désolation, de catastrophes et de drames. Humains bien sûr, avec plus de 11 000 personnes décédées ou portées disparues, mais aussi économiques, car le dérèglement climatique frappe directement au portefeuille et avec 710 événements climatiques ou géologiques extrêmes recensés en 2017, le coût a rarement été aussi élevé.

Selon le réassureur Swiss Re, le coût économique total provoqué à travers le monde par les catastrophes naturelles a atteint 330 milliards de dollars en 2017. Un montant qui a plus que doublé par rapport à celui constaté en 2016 (188 milliards de dollars). En outre, selon d’autres sources, ces coûts seraient sous-estimés. La Banque Mondiale l’affirme : « Chaque année, les conséquences des catastrophes naturelles entraîneraient des pertes de consommation équivalant à 520 milliards de dollars et feraient basculer près de 26 millions de personnes dans la pauvreté » (rapport de la Banque mondiale et de la Facilité mondiale pour la prévention des risques de catastrophes et le relèvement (GFDRR) nov. 2016). Reste que, à une telle échelle d’impact, ce ne sont plus les seuls chiffres qui doivent être considérés, mais ce qu’ils préfigurent.

Le risque climatique est-il de nature à dérégler la finance ?

Les accidents climatiques représentent pour l’économie mondiale un facteur d’instabilité. Et l’instabilité, c’est ce que les milieux économiques redoutent le plus.

Depuis 2014, et de façon accélérée depuis le succès de la COP21 et l’adoption de l’Accord de Paris en décembre 2015, les signaux d’une prise en compte renforcée des enjeux climatiques par le secteur privé se multiplient. L’implication et l’engagement du secteur financier ont été l’un des principaux moteurs de cette évolution.

Dès 2016, le Conseil de Stabilité Financière (groupement international d’autorités économiques issu du G20) a chargé un groupement d’acteurs et experts de l’industrie et de la finance, la Task Force on Climate-Related Financial Disclosures (TCFD), de faire des propositions visant à apprécier et réduire les impacts économiques des risques climatiques.

En juin 2017, la TCFD publie le rapport Bloomberg, du nom de son Président, Michael Rubens Bloomberg, homme d’affaires et homme politique américain (ex maire de la ville de New York). Ce rapport représente une étape charnière pour l’implication du secteur financier dans la lutte contre le changement climatique en introduisant un nouveau paradigme : accroître la transparence des entreprises en matière d’impact environnemental rend les marchés plus efficaces et les économies plus stables et résilientes. 

La TCFD propose aux entreprises de mesurer l’impact des risques climatiques sur leurs activités, à travers 11 éléments de reporting intégrés dans le rapport financier annuel des entreprises, et non dans un rapport Développement Durable distinct. Ces informations visent à aider les acteurs du monde financier (banques, assurances, propriétaires et gestionnaires d’actifs) à mieux évaluer dans quelle mesure les entreprises avec lesquelles ils sont en relation prennent en compte les évolutions liées au changement climatique.

A priori non contraignantes, les préconisations de la TCFD tendent à le devenir sous la pression des analystes, des marchés, ou même de certains fonds d’investissement. C’est ainsi que l’on a pu voir le fonds Black Rock (qui gérait fin 2016 plus de 6 000 milliards de dollars…) exiger du pétrolier ExxonMobil une analyse de son exposition au risque environnemental et une information sur sa stratégie en matière de réduction de ses impacts.

On assiste d’ailleurs à un vaste mouvement de « décarbonation de la finance mondiale », comme en atteste le récent manifeste de 80 économistes qui appellent « à la fin immédiate de tout investissement dans de nouveaux projets de production et d’infrastructure de combustibles fossiles, et à une hausse significative du financement des énergies renouvelables ». Ce mouvement inquiète d’ailleurs les autorités de régulation qui redoutent un emballement de telles initiatives provoquant une déstabilisation des marchés financiers. Reste que le processus de repositionnement des marchés est engagé et devrait tendre, à terme, vers une finance plus « green », avec notamment l’émergence des « Green Bonds ».

Du risque conjoncturel au risque structurel

La hausse de la température liée aux émissions de CO2 provoque une multiplication des événements climatiques qui exposent les entreprises à 3 types de risques.

Un impact physique direct sur les actifs de l’entreprise, comme par exemple la destruction des locaux, des outils de production par des catastrophes de type ouragans, inondations… La faillite économique de la Nouvelle Orléans après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 est une illustration concrète d’un tel risque. Et le développement récent d’un « silicon bayou » local n’arrive pas à masquer le difficile redécollage économique de la ville qui avait subi à l’époque un préjudice de quelques 108 milliards de dollars…

Le risque de transition, lorsque l’entreprise est contrainte de changer son modèle économique plus ou moins radicalement, voire d’envisager l’extinction de son cœur de métier. L’industrie automobile en est un exemple frappant. Ainsi Peugeot qui, du fait du basculement du marché du diesel vers l’essence, envisage un scénario de disparition du diesel sur les marchés matures entre 2020 et 2025. Spécialiste historique du diesel, Peugeot peine actuellement à répondre à la demande de modèles essence et doit de ce fait s’approvisionner auprès de ses unités de production en Chine, avec un impact sur ses marges. Ou encore Toyota, dont le Président Akio Toyoda déclare : « une bataille cruciale a commencé – pas celle de gagner ou de perdre, mais celle de survivre ou de mourir. L’industrie automobile est entrée dans une ère de transformation profonde, de celles que l’on ne voit qu’une fois tous les 100 ans. Sur les 100 prochaines années, il n’y a aucune garantie que les constructeurs automobiles continuent de jouer les premiers rôles dans la mobilité ». Autre illustration, dans l’industrie des énergies fossiles, où les pétroliers voient leur cœur d’activité directement menacé. Au-delà du « s’adapter pour survivre », c’est la pérennité même de l’entreprise qui est mise en cause, la conduisant à envisager des diversifications. C’est ainsi le cas de Total ou de Shell qui entrent dans le secteur de l’électricité et rachètent en parallèle des réseaux de recharge de voitures électriques à l’échelle européenne.

Le troisième risque est de nature judiciaire et impacte directement la responsabilité de l’entreprise avec l’émergence d’une « justice climatique » mondiale. L’exemple de Saul Luciano Lliuya, fermier péruvien qui attaque en justice le géant allemand de l’électricité RWE est un cas d’école qui pourrait à terme faire jurisprudence. En effet, cet habitant de l’altiplano accuse RWE d’être à l’origine de la fonte des glaciers qui menacent d’inonder son village. Et ce, même si RWE n’opère pas au Pérou. Mais l’électricité très carbonée de RWE désigne l’énergéticien comme contribuant au réchauffement climatique global. Aux dernières nouvelles, la justice allemande a jugé la plainte recevable. Une première en matière de justice climatique mondiale.

Le cas d’Orange

Pour Orange, la problématique se pose d’une manière différente. Primo, l’industrie des télécommunications n’est pas considérée – a priori – comme un secteur polluant, contrairement à d’autres industries grandes émettrices de gaz à effets de serre. Reste que l’accroissement des usages rend l’équation environnementale des TIC toujours plus tendue. C’est la raison pour laquelle Orange mène depuis une dizaine d’années une politique très volontariste en matière d’efficience énergétique. Avec notamment un engagement majeur pris lors de la COP21 de Paris portant sur la réduction de 50 % de nos émissions de CO2 par usage-client entre 2006 et 2020. Fin 2016, nous étions à 48 %.

En second lieu, les technologies numériques se substituent à des activités spécifiquement émettrices de CO2, ne serait-ce que les services de télécommunications qui permettent d’éviter des déplacements longs et/ou fréquents.

Enfin, si le numérique représente une partie du problème, il constitue en même temps une partie de la solution. Pourrait-on par exemple imaginer les services de co-voiturage sans Internet ? Chez Orange, nous sommes convaincus que « l’IT for green » est une source d’innovations durables favorisant la transition énergétique et écologique : IoT, smart cities, smart grids, smart mobility, smart metering….

En tout état de cause, les entreprises du numérique ne peuvent pas s’affranchir d’une interrogation sur leur exposition au risque environnemental en se posant un triple questionnement :

  1. Le changement climatique impacte-t-il les activités de l’entreprise ?
  2. Le changement climatique est-il de nature à faire évoluer la stratégie d’entreprise ?
  3. Le changement climatique représente-t-il une opportunité de développement intégré dans la stratégie de l’entreprise ?

Ces 3 questions ont été posées à Orange par Alain Grandjean, expert en économie de l’environnement à Ramon Fernandez, Directeur Général Délégué en charge des Finances et de la Stratégie du Groupe Orange. Retrouvez leur conversation.

 

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