[Inspiration] Quand les Artistes S’emparent du Réchauffement Climatique

par Marie Gerault Marie Gerault

Your waste of time, Olafur Eliasson, Installation view. Neugerriemschneider, Berlin 2006. Photo : Jens Ziehe ©

À l’approche de la conférence annuelle sur le climat à Lima au Pérou et quelques jours après la publication du cinquième rapport du GIEC, la rédaction met en lumière trois projets d’artistes internationaux ayant fait des questions du développement durable l’un des axes de leur création.

Augmentation des températures moyennes, élévation du niveau des mers, acidification des océans, catastrophes naturelles… les études du dernier rapport du GIEC paru le 2 novembre dernier dressent un bilan obscur et alarmant quant à l’évolution de notre climat. Les experts prennent le pouls de la planète et tirent la sonnette d’alarme auprès des États, des responsables politiques et de l’opinion publique afin de diminuer de 40 à 70% les gaz à effet de serre. Loin d’être fataliste, le message est clair : il est encore temps d’agir. Les artistes et les acteurs culturels se mobilisent et explorent une nouvelle approche des thématiques écologiques.

S’emparer des questions environnementales pour en proposer une vision artistique, tel est le défi des artistes contemporains. Leur approche artistique et militante, loin des discours politiques et des avalanches de chiffres, éveille les consciences et révèle l’importance de la menace que représente le changement climatique. Ils portent un regard nouveau sur la société, la transition écologique et les changements de comportements. L’émulation créative ainsi que leur vision détournée et impartiale interroge sur les enjeux environnementaux et sociétaux en stimulant nos sens, perceptions, imagination, notre rapport au monde, aux autres, ainsi que notre sensibilité artistique, esthétique et créative. Plongeons dès à présent dans l’univers captivant et inspirant de trois artistes impliqués : Olafur Eliasson, Isaac Cordal et Antony Gormley.

Photo : Group Greenland ©

Photo : Group Greenland ©

La montre de glace

Né à Copenhague en 1967, Olafur Eliasson poursuit depuis 20 ans une démarche artistique singulière s’inspirant du land art. Ne souhaitant pas être perçu uniquement comme un artiste écologiste militant, il affirme « je ne suis ni un météorologiste, ni un botaniste, j’essaie de maintenir dans mon esprit un discours ouvert ». Il crée ainsi des interprétations et des représentations qui n’engagent que l’individu concerné. Ses œuvres mettent en exergue des phénomènes naturels au cœur d’environnements urbains.

L’artiste danois se focalise sur la surface, l’espace, le temps et l’apparence. Il porte une attention particulière sur les jeux de lumière, les réactions, la difformité, les couleurs et les formes ainsi que la structure cristalline. À l’instar de Weather project, chacune de ses œuvres est une expérience humaine et sensorielle inoubliable, liant nature, design, science et technologie. « Ce qui m’intéresse, c’est ce savoir que nous ignorons détenir, qui est imprimé au fond de notre peau et que l’art réveille. »

Soutenus par le Ministère danois du climat, de l’énergie et du bâtiment, Olafur Eliasson et le géologue Minik Rosing se sont réunis il y a une dizaine de jours pour le projet Ice Watch et ont réalisés une œuvre éphémère sur la place de l’hôtel de ville de Copenhague (du 26 au 29 octobre 2014). Un projet qui fait directement écho au 5ème rapport du GIEC sur le climat. Après avoir été recueillis au Groenland par les dockers et plongeurs de la Royal Arctic Line, les douze blocs de glaces sculptées ont été positionnés en cercle afin de former un cadran : l’horloge du réchauffement climatique. Les blocs pèsent au total 100 tonnes, ce qui correspond au volume de glace qui fond chaque centième de seconde dans le monde.

Ice Watch, Olafur Eliasson et Minik Rosing, City Hall Square, Copenhague. Photo : Anders Sune Berg ©

Ice Watch, Olafur Eliasson et Minik Rosing, City Hall Square, Copenhague. Photo : Anders Sune Berg ©

 

Photo : Anders Sune Berg ©

Photo : Anders Sune Berg ©

La glace se fissure, se brise, disparaît. L’expérience est bouleversante. Impuissant, le public assiste au réchauffement climatique et à la mort de l’Arctique en direct. L’artiste confronte le spectateur à une réalité, qu’il peut toucher, sentir, palper. Il affirme « en art, la perception et l’expérience physique sont les pierres angulaires, et elles peuvent aussi être utilisées comme des outils pour créer un changement social ».

À savoir : Olafur Eliasson est le parrain du projet Art of Change 21, première action dans le monde qui unit artistes, entrepreneurs et jeunes engagés sur la question du climat. 

Cement Eclipses : miroir de la société

Avec Cement Eclipses, l’artiste espagnol et activiste Isaac Cordal – né en 1974 en Galice – nous immerge dans un environnement miniature peuplé « d’hommes cravate » en ciment. Des personnages rongés et minés par les problèmes environnementaux et sociaux, abandonnés et égarés dans la ville béton. Sur fond de crise financière et de dramaturgie, son travail réaliste et sombre est bourré de clins d’œil, de connotations politiques et de critiques amères de la société. L’artiste dispose dans les rues, aux interstices des villes et aux quatre coins du monde ces figurines miniatures, sinistres et poétiques. Elles envisagent la démolition et la reconstruction de ce qui nous entoure et révèle l’absurdité de notre existence.

Cement Eclipses, Isaac Cordal. BLK River Festival, Vienne, Autriche. Octobre 2012.

Cement Eclipses, Isaac Cordal. BLK River Festival, Vienne, Autriche. Octobre 2012.

 

Cement Eclipses, Isaac Cordal. Espagne, Mars 2014.

Cement Eclipses, Isaac Cordal. Espagne, Mars 2014.

« Camoufler mes sculptures dans le paysage urbain m’intéresse. Et puisque mes sculptures sont en ciment, qui est l’empreinte de l’homme contre la nature, la ville est leur habitat naturel » justifie Cordal. Critique d’un modèle de vie ? de la consommation ? de la masse sociale ? du capitalisme ? des politiques économiques et environnementales ? de la course à la rentabilité ? de l’obsolescence programmée ? d’une société uniforme ? On peut appréhender l’œuvre comme une réflexion sur le progrès et ses effets secondaires dans notre société. Sur le sujet, l’artiste se prononce, « le progrès a été globalisé au bénéfice de quelques-uns, le temps s’est accéléré, comme si la diversité des cultures devait s’effondrer au même rythme que les marchés financiers ». Ces petites sculptures sont des fragments dans lesquels la nature, toujours présente, s’impose comme la solution, comme un moyen de survie.

Amazonian Field

Sculpteur anglais né en 1950 à Londres et membre de la Royal Academy, Antony Gormley est un des piliers de la scène contemporaine londonienne. Son œuvre se concentre sur la notion de corps comme lieu de mémoire et de transformation. Depuis le début des années 90, il sonde, inspecte et scrute les différentes relations entre l’enveloppe corporelle, l’architecture, la présence de l’homme, la nature et l’environnement. Ses œuvres les plus connues sont Angel of The North et Quantum Cloud on the Thames. Mais découvrons à présent une de ces œuvres les plus troublantes : Amazonian Field (1992).

Field for the british isles, Antony Gormley, 1993.

Field for the british isles, Antony Gormley, 1993.

Quelques pas hésitants et on se retrouve face à ces milliers d’hommes et visages en argile. Salle comble. Antony Gormley réalise un travail qui lie les hommes à la terre. Une œuvre qui pose la question de notre avenir collectif et de notre responsabilité envers le futur. Ces personnages nous fixe et le malaise se fait sentir, « ils nous pose dans la position inconfortable de répondre à la matière même qui les a créés » déclare l’artiste. Gormley met en lumière la question de la responsabilité de l’homme dans le monde en mutation et décrit son œuvre comme étant une « occupation de l’espace culturel par les faibles – les milliers de figurines d’argile muettes et informes qui composent cette installation. »   L’art et la technique : le travail de Gormley évoque la destruction continuelle de notre environnement naturel ainsi qu’un monde surpeuplé, courant à sa propre perte. C’est pour l’artiste une manière de mettre en avant et valoriser l’action humaine et la capacité réelle à contrôler notre propre avenir.

Amazonian Field, Antony Gormley. Royal Academy of Arts. Exposition « Earth: Art of a Changing World », décembre 2009, Londres. 

Amazonian Field, Antony Gormley. Royal Academy of Arts. Exposition « Earth: Art of a Changing World », décembre 2009, Londres.

Pessimistes, sinistres, inquiétantes ? Ces œuvres n’en restent pas moins esthétiques, poétiques et pleines d’espoir. Un pas vers la transition écologique, vers un nouvel élan de société.