Mouvement des Makers : Enjeux et Promesses

par Nicolas Bard Nicolas Bard

Imprimante 3D, open source, entraide, bricolage : tout cela vous pouvez le retrouver dans le mouvement des makers. Ancrée dans une philosophie d’open-innovation, ce mouvement permet aux individus de se réapproprier les moyens de production.

La rédaction a été à la rencontre d’un de ses ambassadeurs, Nicolas Bard, le fondateur de Ici Montreuil, un « créative space » où travaillent ensemble entrepreneurs, artisans, artistes et designers. Au fil de cette interview, plongez dans l’univers des « makers » et découvrez leurs enjeux et leurs promesses.

 

Comment définissez-vous un fablab ? 

Un fablab est un lieu de fabrication où l’on peut trouver  des machines numériques (fraiseuses, imprimante 3D, … ) mais aussi plus anciennes (machines à coudre, machines pour travailler le bois, …). La vocation de ce lieu est de permettre à un individu de créer un objet grâce aux machines en l’accompagnant avec des savoir-faire. Un fablab permet également de prototyper presque en une journée, au lieu de 6 mois dans les circuits traditionnels.

 

Pouvez-vous citer deux initiatives représentatives du mouvement des makers ?

Chez Ici Montreuil, nous avons fabriqué un robot pour Radio Nova qui a vocation à animer une émission en totale autonomie. Il est bien représentatif car il rassemble les trois savoir-faire que l’on a chez Ici Montreuil : design, artistique et numérique.

D’autre part, pour la Société Générale, 12 collaborateurs sont venus imaginer du mobilier pour les agences de l’entreprise. Ils étaient accompagnés par des designers et des makers de Ici Montreuil et ont pu prototyper les meubles.

 

Pouvez-vous dresser le portrait-robot d’un maker ? 

C’est un homme ou une femme entre 30 et 35 ans. Il n’est pas en début de vie professionnelle et a déjà eu un travail dont il n’était pas satisfait. Il maitrise un ou plusieurs savoir-faire. Il n’a pas peur du digital et de la technologie et possède un côté un peu « hacker », pas un pirate mais quelqu’un qui améliore le processus. Il est dans l’entraide et a conscience qu’il ne peut pas faire tout tout seul, et ce n’est pas forcément un entrepreneur.

 

Jeremy Rifkin prédit une réappropriation individuelle des moyens de productions grâce à l’internet des objets : chacun pourra produire de chez soi l’objet qu’il souhaite. Pensez-vous que les fablabs et le mouvement des makers vont révolutionner notre manière de produire ?

Je pense qu’il a raison et il y a trois raisons à cela :

  1. le made in china n’est pas viable car c‘est acheter moins cher sans durer dans le temps,
  2. les classes moyennes et populaires gagnent de moins en moins d’argent. Il faut qu’elles consomment d’une manière différente, au travers du troc, fabriquer soi-même ou avec d’autres,
  3. les technologies des outils numériques, notamment des imprimantes 3D, sont devenues très accessibles et bon marché.

Par conséquent, de moins en moins de personnes vont travailler dans des industries comme l’ameublement, et de plus en plus dans la conception et la propriété intellectuelle.

 

Notre façon de travailler va changer radicalement. Seules des personnes très compétentes pourront trouver leur place. Les travailleurs peu qualifiés vont-ils être les perdants ?

Donner les moyens à n’importe qui de produire motivera les gens à mettre la main à la pâte. C’est plus simple et on en a tous besoin d’un point de vue physiologique. Il faut faire, toucher.

Cependant, il est vrai que pour en faire un métier, il faut du savoir-faire.

 

Le mouvement des makers est-il un business ?

Oui, c’est un gros business. MakerBot, la première vraie marque d’imprimante 3D crée dans un fablab, a été achetée 400 millions de dollars par Stratadis, le leader mondial de l’impression 3D. Une espèce de bulle se forme. En 2015, une centaine de tiers-lieu en région parisienne (fablab, espaces de co-working, télécentres …) existeront.

De plus, les makers space et les fablabs doivent posséder un business model pour survivre. Aujourd’hui des fablabs sont parfois vides car ne sont pas économiquement viables et misent trop sur le numérique.

 

Vous semblez avoir une dent contre le secteur du numérique. Que reprochez-vous à ce secteur ?

Les fonds d’investissements, les incubateurs, tous les pouvoirs publics misent tout leur argent sur le numérique. C’est bien mais le 100% numérique n’est pas une solution ; pourquoi l’artisanat est-il mis de coté ?

Le numérique crée peut être des services innovants mais très souvent ne sont pas porteurs de sens.

Le « Made In France » ne repose pas sur un secteur : il est artisanal, artistique et numérique.

La France pourrait être le champion des savoir-faire artisanaux. On a LVMH, Kering et Hermès, les trois plus grands groupes de luxe dans le monde. L’exception culturelle de ce point de vue là existe.

 

Les grandes entreprises risquent-elles de déposséder le mouvement de son âme ?

On est plus dans une démarche d’association pour le moment. Heureusement, les grandes entreprises sont là pour rendre ce type de lieu rentable.

 

Le mouvement des makers peut-il avoir des externalités positives pour l’environnement ?

Oui. Tout d’abord, la matière coûte cher et donc tous les makers recyclent. Ils travaillent à partir de matières jetées par les grandes boites.

Ensuite, la notion d’économie circulaire est très présente. Nous utilisons les déchets. Par exemple, nous brulons les copeaux de bois pour nous chauffer.

Des entreprises viennent pour s’inspirer de ça.

 

Dans quelle mesure le mouvement des makers peut-il se diffuser massivement auprès du grand public ?

La pyramide de Maslow explique comment un produit peut devenir un succès. Les deux premiers pourcents d’adeptes sont des experts sur le sujet. Ensuite, les early adopters ne sont plus des pros mais sont plus nombreux et fins connaisseurs. Enfin, il y a la masse. On dit que pour qu’un produit ou un service soit adopté par la masse, il doit atteindre au moins 18 ou 19% des consommateurs.

Avec les makers, on reste encore dans les deux premiers pourcents.

 

Peut-il toucher ces 18/19% ? 

Je pense que non. Si on parle de makers, on parle de gens qui font. Tout le monde n’a pas envie et n’a pas les savoir-faire. A la différence d’internet, l’activité des makers a un véritable coût. Il faut de l’outillage, un lieu, …

 

Que représente le territoire dans votre démarche ?

C’est crucial. La preuve : on retrouve le nom de la ville dans le lieu « Ici Montreuil » et dans la structure qui le gère « Made In Montreuil ». Cet espace (Ici Montreuil, ndlr) cherche à aider les entrepreneurs de la création mais aussi à impacter un territoire et relancer une filière de production locale. On est dans le Made In France.

De plus, « Made In Montreuil » est une coopérative dans laquelle on retrouve tout l’écosystème local. Il y a les entrepreneurs, les artisans, mais aussi la maire de Montreuil et l’agglomération.

Le lieu est le reflet de Montreuil. Si on fait la même chose à Limoges, le résultat sera différent.

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