Le numérique à la rescousse du biologique ?

Le numérique à la rescousse du biologique ?

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Cet article a été précédemment publié sur Orange.com.

Interroger le rapport entre numérique et biologique, c’est poser la question de la place de l’Homme dans la nature, et du lien tantôt constructif, tantôt délétère entre science et technologie, mais aussi entre économie et politique. Une réflexion fondamentale alors que l’humanité affronte une crise environnementale majeure, marquée par le changement climatique et un effondrement de la biodiversité. Regard croisé sur ces enjeux avec le Pr. Gilles Boeuf, professeur à l’Université P & M Curie, biologiste, ancien président du Muséum national d’histoire naturelle, et Brigitte Dumont, directrice RSE d’Orange.

Que répondez-vous aux sceptiques qui dénient la réalité des crises actuelles du climat et de la biodiversité, ou en contestent l’origine humaine ?

Gilles Boeuf : Il faut en effet distinguer entre ces deux catégories de sceptiques. Ceux qui voient de « l’idéologie » dans ces questions sont dans le déni de réalité : il y a des preuves absolument partout, et plus aucun débat scientifique. Quant à ceux qui contestent l’influence humaine sur le changement climatique, il est vrai que, encore récemment, on en rencontrait dans la communauté scientifique. Mais aujourd’hui c’est terminé, car de nombreux travaux ont mis fin au débat. Je pense notamment à une étude de 2014 conduite par des collègues néo-zelandais – non pas des écologues ni des climatologues, mais des mathématiciens qui se sont penchés sur la température de l’océan et de la terre durant tout le 20e siècle. Sachant qu’il faut remonter jusqu’à février 1985 pour trouver un mois plus froid que la moyenne du siècle, ils ont évalué à 1 chance sur 100 000 la probabilité que le réchauffement ne soit pas lié aux activités humaines ! Pour faire simple, oui : tout au long de l’histoire de la planète, le climat a évolué. Mais ce qui prouve scientifiquement l’origine humaine des changements actuels, c’est la rapidité des hausses de température mesurées.

Brigitte Dumont : J’ajouterais simplement que, comme l’a montré l’accord de Paris sur le climat et la COP à laquelle s’associent de nombreuses entreprises (dont Orange !), ce débat est clos pour la très grande majorité des états et des acteurs économiques. Nous n’en sommes plus à faire des constats mais à chercher et appliquer des solutions. C’est-à-dire, pour une entreprise comme la nôtre, non seulement faire évoluer nos modèles et nos pratiques en interne mais, au-delà, mobiliser notre écosystème pour changer les comportements de nos fournisseurs et de nos clients, ou bien encore faire en sorte que nos services et les technologies que nous maîtrisons puissent contribuer à grande échelle à des politiques publiques responsables – être utiles à la planète et à tous ses habitants.

Quel rôle le numérique peut-il endosser face à ces enjeux ?

Gilles Boeuf : C’est une problématique passionnante parce que, si le numérique nous apporte en effet de fabuleux outils de communication, il a aussi son revers : on peut utiliser les réseaux pour dire tout et n’importe quoi. Il suffit de faire une requête sur les moteurs de recherche pour constater que, trop souvent, on vous renvoie indifféremment vers un site sérieux comme vers un site mensonger. Cela concerne, bien sûr, le sujet de l’environnement, mais aussi toutes sortes de questions sociétales : le sexisme, le racisme, l’extrémisme religieux, politique… Face à cette profusion de « fake news », nous avons besoin de références : la science n’est pas responsable des affirmations erronées qui peuplent les réseaux – au contraire, elle est là pour trancher les débats. Mais il faut pour cela relayer ses travaux, et c’est pourquoi, par exemple, je soutiens une initiative comme The Conversation, qui fait collaborer journalistes et chercheurs afin de diffuser un savoir de qualité auprès du plus grand nombre.

Brigitte Dumont : Le numérique est un formidable vecteur de partage des connaissances, mais aussi des engagements philosophiques et politiques – de quelque horizon qu’ils viennent ! C’est à chacun de se positionner en conscience, mais le numérique encourage un dialogue global, auquel chacun peut désormais facilement participer : par les forums et réseaux sociaux, mais aussi les outils de pétition ligne ou bien encore le crowdfunding. Bien sûr, pour ne pas être victime de la désinformation, il faut avoir la chance d’être éduqué. Mais là aussi le numérique peut jouer un rôle positif : dans l’accès à la formation, avec les cours à distance et les MOOC, comme dans la pédagogie elle-même, avec l’apport de ressources multimédia et de contenus de qualité, abordables malgré l’isolement géographique ou la précarité économique. Chez Orange, nous sommes ainsi très sensibles à la question de la digital literacy : par exemple, nous avons lancé le programme #SuperCodeurs justement pour donner aux plus jeunes – en les initiant aux rudiments du codage informatique – les moyens de devenir des acteurs du numérique, au lieu de simples consommateurs passifs.

Statistiques, modélisation, observation, communication, etc. : comment les sciences du vivant et de la Terre ont-elles bénéficié des progrès des technologies numériques ?

Gilles Boeuf : Il est clair que la technologie permet aujourd’hui aux chercheurs d’effectuer des expériences et observations dont on n’aurait pas rêvé il y a 30 ans. Je pense par exemple aux progrès de l’imagerie médicale, pour détecter et soigner les tumeurs cancéreuses, ou bien encore à l’observation satellite pour l’étude de l’environnement. Dans mon domaine, la biologie marine, nous sommes désormais capables d’équiper des éléphants de mer en Antarctique avec des balises, pour suivre leurs déplacements et obtenir ainsi des données tout à fait inédites. Les projets de science participative rendus possibles grâce à Internet sont également très intéressants : en 2012, une étude sur le sort des oiseaux et papillons en Europe de l’Ouest face au changement climatique a réuni 10 000 contributeurs pour un total de 1,5 million d’heures d’observation. Cela représente des masses de données nouvelles pour alimenter la recherche et ses modèles.

Mais, là encore, ces avancées technologiques ne sont pas sans écueil. D’abord parce que, si les modèles informatiques et statistiques sont très importants, ils ne sont pas tout – et ce que j’appelle la science « in silico » ne doit pas se faire au détriment de la science in natura : on ne peut pas produire une bonne recherche sans confronter constamment nos modèles à la réalité du terrain. Ensuite, il y a la question éthique : le progrès technologique va plus vite, aujourd’hui, que le progrès moral de l’humanité. Nos jeunes chercheurs et ingénieurs, en particulier, devraient systématiquement se poser la question de l’usage délétère qui peut être fait de leurs découvertes. Enfin, il y a la question de la distribution de l’innovation : aussi performants que soient les outils développés par les géants du numérique, ils ne servent à rien s’ils ne sont pas mis à la disposition de l’humanité toute entière.

Brigitte Dumont : Sur cette question de la distribution de l’innovation, Orange partage totalement la vision du Pr. Boeuf. L’informatique personnelle, Internet et la connectivité omniprésente donnent naissance à de nouvelles économies et, sans nier le risque inhérent à toute innovation, nous avons la conviction que nous pouvons orienter ces changements dans un sens positif. A travers notre programme Orange pour le développement, par exemple, qui contribue l’émergence de services adaptés aux besoins essentiels des populations, à l’image des solutions « m-Agri ». Et nous soutenons des start-up à fort impact sociétal et environnemental, dont une qui développe un dispositif d’irrigation à distance sur mobile, ou bien encore une autre qui emploie des drones pour récolter des données agricoles, topographiques, etc.

Dans le domaine de la recherche, nous comptons parmi les pionniers de l’approche « data for good » – ou comment valoriser le Big Data au bénéfice du développement économique et social. Nous avons ainsi lancé les challenges « Data for Development » au Sénégal et en Côte d’Ivoire, par lesquels nous mettons à la disposition de la communauté scientifique les données statistiques remontées de nos réseaux mobiles pour initier des projets de recherche dans la santé, l’agronomie, l’énergie, le transport… Dans le même esprit, nous avons été parmi les initiateurs du challenge d’innovation ouverte « Data for Climate Action » piloté par l’ONU. Enfin, nous contribuons aussi à notre façon à la science participative. En 2015, nous avons conclu un partenariat innovant avec le Centre de Recherches sur les Écosystèmes d’Altitude (CREA Mont-Blanc) : en plus de mettre à la disposition de ses chercheurs des capteurs sur nos antennes de haute-montagne (pour récolter, par exemple, des données de température), nos techniciens mettent à profit leurs interventions de maintenance sur le réseau pour entretenir les stations climatiques du CREA. Nous soutenons également le CREA dans la modélisation et la diffusion de toutes ces datas. Nous sommes très fiers de ce projet qui fait partie des 18 initiatives primées lors de la COP23.

L’industrie numérique est une grande consommatrice d’énergie et de ressources naturelles : comment intégrez-vous ce paramètre dans l’équation environnementale ?

Gilles Boeuf : Je pense qu’il y a eu une vraie prise de conscience des grandes entreprises dans ce domaine. Nous n’avons qu’une Terre, et ses ressources existent en quantités finies – que l’on parle des sources d’énergie fossiles, des métaux en apparence ordinaires comme le cuivre, ou d’éléments plus rares comme l’or, le titane, le lithium, etc. Ce n’est pas demain que nous irons chercher ces substances sur Mars ! Il est urgent de se poser la question du recyclage des ressources déjà extraites de la nature. Et d’abandonner les matières rares : prenez le tableau périodique des éléments – il y en a 40 que l’on trouve en abondance, le seul hydrogène représentant 76 % de la composition de l’univers. Nous devons nous concentrer sur ces quarante-là et laisser les autres de côté – surtout qu’ils sont souvent toxiques pour le vivant, sans même parler des problèmes géopolitiques liés à leur contrôle. Selon moi, une partie de la solution passe par la bio-inspiration : nous avons encore tout à apprendre de la nature en termes de performance. Aujourd’hui, quel drone fait mieux qu’une libellule qui, tout en ne pesant que quelques grammes, se déplace à 100 km/h et encaisse 30 G en accélération ? Regardez aussi les fourmis : elles font mieux en termes de triangulation que les hommes avec leurs flottes de satellite GPS. Et rien ne bat non plus une termitière africaine en ce qui concerne l’isolation thermique !

Brigitte Dumont : La dépendance aux énergies fossiles et aux ressources rares constitue un sujet majeur pour un groupe comme Orange – et pas seulement du point de vue de notre responsabilité sociale. Le renchérissement de l’énergie et la raréfaction des matériaux critiques pour nos produits et services mettent en jeu la pérennité de nos approvisionnements, et donc celles de nos activités. En 2012, nous avons réalisé une étude sur les matériaux rares entrant dans l’ensemble de notre chaîne de valeur, et créé un comité de pilotage visant à réduire notre dépendance. C’est une priorité pour nous, qui n’a cessé de monter en puissance depuis, jusqu’à notre engagement public lors de la COP21 à adopter un modèle d’économie circulaire : nous voulons sortir du schéma linéaire traditionnel « extraction / utilisation / déchets », au profit d’une approche vertueuse systématisant l’éco-conception, le recyclage, la réparation et le réemploi des équipements. Il s’agit bien sûr d’un travail de longue haleine, qui impacte l’ensemble de nos processus, avec encore de nombreux obstacles à lever – non seulement sur le plan technique, avec d’immenses efforts de R&D à mener pour mettre au point des produits et services économes en énergie et déchets, trouver des substituts aux matières rares ou néfastes pour l’environnement ; mais aussi sur le plan économique et organisationnel : l’enjeu dépasse largement le périmètre de notre Groupe, et suppose de mobiliser dans le même sens un vaste écosystème de fournisseurs et partenaires en amont et, en aval, de sensibiliser nos clients pour changer les comportements.

Face aux dangers que le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité font courir à l’humanité entière, comment rester optimiste ?

Brigitte Dumont : Les raisons d’espérer sont heureusement nombreuses. Il suffit de voir l’ampleur inédite de la mobilisation internationale dans le cadre de la COP. A notre modeste niveau, chez Orange, nous avons la conviction de pouvoir jouer un rôle positif et constructif : en transformant radicalement les modèles industriels et économiques, le numérique ouvre des opportunités sans précédent pour accomplir la transition énergétique et écologique de la planète. Nous voulons démontrer que business et responsabilité sociétale ne sont non seulement pas incompatibles, mais au contraire nécessaires l’un à l’autre. C’est une position éthique et philosophique que nous assumons publiquement à travers la plateforme Human Inside. Comme la science et la technologie en général, l’innovation numérique n’est pas en soi positive ou négative : elle ne devient progrès qu’en se mettant au service de l’humain. Et c’est une décision qui revient à chacun d’entre nous.

Gilles Boeuf : Si je n’étais pas optimiste, je ne serais pas professeur ! Tous les jours ou presque, je m’adresse à des filles et des garçons de 20 ans, et il serait absurde de les désespérer ou de les culpabiliser. Les jeunes générations ne pourront pas vivre comme leurs parents et grands-parents ‑ mais « différemment » ne veut pas dire « plus mal ». On peut développer une nouvelle conscience humanitaire à l’échelle de la planète, replacer l’humain et le vivant au cœur de l’économie. La technologie peut y contribuer, et je ne vois d’incompatibilité entre numérique et biologique, mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Si demain toutes les abeilles disparaissent, il est utopique de croire que nous enverrons des essaims de drones polliniser les plantes nécessaires à notre subsistance. Sans compter qu’un drone ne fabrique pas de miel ! Il faut rester humble : l’Homme appartient à la nature et si, à la fin, le biologique l’emporte toujours sur le numérique, celui-ci a encore beaucoup à nous apprendre. C’est ce que disait déjà Léonard de Vinci : « prends tes leçons dans la nature, c’est là qu’est ton futur » !

Pour aller plus loin :

Retrouvez les interventions de Gilles Boeuf sur The Conversation, un média en ligne d’information et d’analyse de l’actualité indépendant, qui publie des articles grand public écrits par des chercheurs et universitaires.