Risques « climat » dans la finance : état des lieux

Risques « climat » dans la finance : état des lieux

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Les risques associés au changement climatique – qu’il s’agisse du changement de l’environnement lui-même (risque physique) ou de l’adaptation de la société pour limiter ces changements (risques de transition) – auront un impact très important sur la stabilité financière et, dès lors, sur le fonctionnement de l’économie. Leur bonne prise en compte par le système financier est un véritable enjeu. Si la situation progresse depuis la COP21, il reste beaucoup de chemin à parcourir. 

Changement climatique et risque « climat »

Le changement climatique entrainera des modifications profondes et durables de notre environnement, qui auront des répercussions globales sur le système économique dans des proportions sans précédent. Ce phénomène est la conséquence de l’accroissement de la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, fruit de notre consommation massive d’hydrocarbures (85% de l’énergie consommée dans le monde).

Faire face aux changements climatiques, c’est donc d’abord s’occuper de transition énergétique (changer d’énergie et mieux l’utiliser). Or cela n’est pas simple parce que l’énergie – essentiellement fossile donc – est utilisée dans tous les secteurs d’activité (transport, industrie, bâtiment, infrastructures, etc…). Réaliser la transition énergétique implique donc des changements profonds dans l’organisation de notre système économique et, dès lors, des investissements colossaux.

Pour ces raisons, les risques associés au changement climatique revêtent un caractère urgent, global, systémique et irréversible. Ces risques peuvent se classer en deux catégories :

  • les « risques physiques » associés aux perturbations d’ordre physique induites par le changement climatique (accroissement de la fréquence et de l’intensité des événements météorologiques, altération locale des ressources hydriques, transformation de l’environnement sanitaire, montée du niveau des mers). Ces risques sont liés à une problématique d’adaptation.
  • les « risques de transition » engendrés par les processus d’ajustement visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre (règlementation contraignante, mutation des modes de production et de consommation d’énergie) qui affecteront le modèle d’affaire des entreprises. Ces risques sont liés à une problématique d’atténuation.

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Climat et finance : aucun lien ?

Par construction, le secteur financier (investisseurs institutionnels, banques, compagnies d’assurances, etc…) est particulièrement exposé aux risques évoqués ci-dessus dans la mesure où sa fonction principale est d’alimenter l’économie réelle (industrie et services) en capitaux, moyennant un retour sur investissement. Si ces risques se matérialisent, le modèle d’affaire et les revenus de nombreuses entreprises seront dégradés, et en particulier dans les secteurs « intensifs en carbone » de la production d’énergie, des transports, du BTP et de l’industrie lourde (acier, ciment, chimie lourde). Par capillarité, les investisseurs verront la valeur de leurs placements se détériorer.

Mark Carney, directeur de la Banque d’Angleterre, évoque cet aspect dans un discours désormais célèbre, présenté devant le prestigieux Lloyd’s de Londres (marché de l’assurance britannique), le 29 septembre 2015. Il évoque spécifiquement la menace sans précédent que le changement climatique fait peser sur la stabilité du système financier, déjà lourdement mis à mal en 2008.

Par ailleurs, compte tenu de l’ampleur des moyens financiers à mobiliser pour réaliser la transition énergétique, les Etats ne pourront pas être les seuls pourvoyeurs de fonds. Le système financier sera la cheville ouvrière incontournable de ce financement.

Il est donc essentiel de parvenir à le mobiliser afin d’orienter le plus efficacement possible les investissements sur des projets en phase avec les impératifs climatiques.

Orienter les flux financiers par la notation « climat »

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Pour financer son activité, une entreprise dispose de plusieurs leviers. Le plus répandu est l’émission de dette. Pour simplifier, cela consiste soit à contracter un crédit auprès d’un établissement bancaire (on parle de financement intermédié), soit à émettre un titre obligataire (ou obligation) sur le marché (on parle de financement désintermédié). Dans le cas du financement désintermédié, les investisseurs disposant d’un capital peuvent acheter les obligations émises par une entreprise, pour une certaine durée (5 ans en moyenne), sur un marché dit « obligataire » et en tirer un profit (les intérêts payés par l’entreprise émettrice). Ce type d’actifs est celui pour lequel le volume d’échange est le plus important sur les marchés financiers.

Pour qu’une entreprise s’endette auprès d’une banque ou du marché (obligataire), une analyse de crédit est réalisée afin de vérifier sa capacité à rembourser sa dette à échéance. Cette analyste consiste à évaluer l’ensemble des risques qui pourraient entraver le remboursement de la dette et plus largement la santé financière de l’entreprise.

Dans le premier cas, la banque conduit son analyse en interne. Dans l’autre, le marché fait confiance à des agences de notation, spécialistes de l’analyse des risques financiers. Deux d’entre elles, S&P Global Rating et Moody’s, représentent près de 80% du marché dans le monde. L’avis formulé par ces deux agences joue ainsi un grand rôle dans l’allocation des investissements et, au-delà, leur influence méthodologique en matière d’analyse de risque est très importante.

Jusque dans les années 2000, les normes d’analyse des entreprises étaient largement fondées sur des indicateurs exclusivement financiers. Depuis, de nouvelles normes, non-financières, ont émergé. On parle alors de notation « extra-financière », fondée sur des critères non-financiers « environnementaux, sociaux et de gouvernance » (ESG), qui inclut le critère « climat ». Ces analyses sont pour le moment essentiellement conduites par des agences de notation extra-financière.

On comprend ainsi que la notation d’une obligation qui intégrerait l’analyse des risques « climat » pourrait avoir un impact significatif sur l’allocation des investissements.

Que font les acteurs de l’analyse de risque aujourd’hui ?

The Shift Project a publié une étude en février 2018, qui visait à faire l’état des lieux de l’action menée par les agences de notation financière et extra-financière face aux risques « climat » auxquels les entreprises sont exposées.

Le premier constat auquel les auteurs parviennent est que, à ce jour, la prise en compte du critère climat demeure encore limitée.

En ce qui concerne les agences de notation financière, les risques « climat » ne sont que lentement et très partiellement intégrés dans leurs analyses de crédit. Celles-ci continuent de considérer que les horizons de validité du risque crédit et celui du risque climat sont très différents. C’est ce que Mark Carney appelle la « tragédie des horizons ». En d’autres termes, les risques « climat », qui sont des risques de long terme, ne sont pas considérés comme pertinents et significatifs pour affecter la capacité d’un emprunteur à rembourser une dette, émise pour une durée de 5 ans en moyenne.

Les agences de notation extra-financière ne font pas beaucoup mieux. Si elles prennent bien le critère « climat » en compte, celui-ci est analysé parmi d’autres critère ESG selon une approche pondérée des facteurs de risque. Plus concrètement, il est possible pour une entreprise de compenser de mauvais résultats sur le critère « climat » par de bons résultats sur les critères sociaux par exemple. Le risque « climat » se retrouve dilué alors même que celui-ci est « fatal » (si on ne parvient pas à le dépasser, ce sera le chaos).

Le deuxième constat, c’est que l’analyse des risques et des opportunités « climat » auxquels les entreprises sont exposées requiert le développement d’une expertise, la mobilisation de ressources humaines et d’investissements qui paraissent aujourd’hui très insuffisants.

Le secteur de la notation « climat » est marqué, tout comme l’ensemble du secteur ESG, par un manque de moyens qui a pour conséquences (i) de retarder la prise en compte des risques systémiques liés au changement climatique ; (ii) de brider la R&D dans ce domaine ; (iii) de favoriser le simplisme ou l’automatisation de l’analyse ; (iv) de générer de potentiels problèmes de gouvernance qui nuisent à la confiance entre acteurs.

Le troisième et dernier constat, c’est le risque de la simplicité. Il existe une tentation de mettre en œuvre des méthodologies d’analyse trop simples dans la sphère financière. Ces analyses se révèlent réductrices et statiques. Il est souhaitable que le recours à de telles approches, fragiles méthodologiquement, ne soit qu’une étape dans l’intégration effective des risques « climat » par les marchés.

Force est de constater que, malgré de véritable progrès, les risques « climat » ne sont pas considérés à leur juste valeur par les acteurs de l’analyse de risque.

Alors que l’enjeu du climat est appelé à devenir sans cesse plus central, il existe cependant en France et en Europe, un « momentum » sur le sujet du « climat ». Il semble qu’une véritable dynamique se mette en place afin de favoriser la prise en compte d’enjeux de long terme, et en premier le climat, dans la finance, cela afin de préserver le système économique mondial d’une crise grave et d’orienter les financements vers des investissement « bas carbone ».