Tesla, Hyperloop, Impossible Foods, Climeworks : ces « fake industries » de l’écologie

Tesla, Hyperloop, Impossible Foods, Climeworks : ces « fake industries » de l’écologie

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Tesla, Climeworks, Impossible Foods : et si toutes ces entreprises supposées révolutionner l’écologie n’était en fait que des fake industries incapables d’être viables à long terme et de résoudre nos problèmes écologiques ? Explications.

Depuis quelques années, un véritable engouement attire les start-up dans le domaine de l’écologie. On ne compte plus désormais le nombre d’entreprises qui se montent en proposant un produit ou un service dans l’idée de servir les intérêts de l’écologie, le plus souvent à base de haute technologie de pointe, d’innovation et de business models plus ou moins ambitieux. Leur promesse à toutes : révolutionner leur secteur, l’uberiser, être disruptifs, le tout avec un produit supposé changer vraiment la donne sur le plan écologique ou environnemental. Et peut être même (qui sait ?) résoudre nos problèmes environnementaux.

Il existe désormais des dizaines d’exemples : Climeworks, qui produit des « aspirateurs à CO2 » supposés capter le CO2 de l’atmosphère et le transformer en engrais, Solar Impulse, qui promet une aviation décarbonée grâce aux avions solaires, New Wind, qui produit des éoliennes urbaines, Tesla et ses berlines électriques et ses batteries, Hyperloop et ses trains du futur, Space X et ses programmes spatiaux, Impossible Foods qui propose de la viande in vitro pour réduire les impacts de l’élevage, mais aussi Ehang et ses taxis-drones-autonomes…

À lire les aventures de ces entrepreneurs d’avenir, tout nous promet un avenir radieux. Sauf qu’à examiner la réalité, il semble que ces entreprises soient face à un certain nombre de défis très difficiles à résoudre. D’abord des défis d’efficacité écologique : la plupart de ces entreprises basent leur business model sur des effets d’annonce séduisants médiatiquement, mais l’efficacité en termes de réduction des impacts écologiques est souvent très relative. Ensuite des défis économiques, mais aussi sociaux. En fait, certains parlent même à leur sujet de « fake industries »1 à cause de leur incapacité à développer des produits réalistiquement adaptés aux marchés et aux réalités environnementales. En résumé : elles ne sauveront pas le monde. Explications.

Le mythe d’une pseudo-écologie high-tech

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Le principal problème de beaucoup de ces entreprises, c’est qu’elles entretiennent le mythe d’une écologie high tech capable de résoudre tous nos défis environnementaux grâce à la technologie. Prenons Climeworks par exemple. Sur le papier, le storytelling semble alléchant : une machine capable d’aspirer le CO2 de l’atmosphère, de le stocker dans des filtres, et de le relâcher dans des serres où il serait utile à l’agriculture, ou dans d’autres processus industriels (pour gazéifier les boissons gazeuses par exemple). Sauf que ce n’est pas si simple : pour fonctionner, les machines DAC (Direct Air Capture) de Climeworks nécessitent de l’énergie, elles nécessitent également des ressources (beaucoup de métaux, d’infrastructures électriques), sans compter toute la pollution générée par la construction de l’infrastructure. Une étude publiée par la revue Nature en 2016 estimait que ce type de technologies DAC nécessiterait 12 gJ d’énergie par tonne de CO2 stockée si l’on prenait en compte l’ensemble du cycle de vie : l’énergie nécessaire pour extraire les ressources nécessaires à la construction de l’usine, l’énergie nécessaire pour stocker cette énergie, l’énergie nécessaire pour relâcher le CO2 des filtres, le transporter, puis l’utiliser. Cela représente donc plus de 3300 kWh par tonne de CO2 stockée… Sachant que 3300 kWh d’électricité émettent environ 1.3 tonnes de CO2 en Europe (plus dans le reste du monde), cela donne 1 tonne de CO2 stockée pour 1.3 tonnes de CO2 émises : bof.

La même chose peut être dite de Tesla par exemple. En théorie le modèle de Tesla est fascinant : produire des voitures 100% électriques pour décarboner nos transports. Mais la voiture électrique est-elle vraiment écologique ? Pas forcément ! L’impact environnemental des batteries est élevé, et les coûts environnementaux de la production de voitures de la taille des Modèles S par exemple sont importants. En plus, les voitures développées par Tesla sont des berlines, des grosses voitures avec des besoins en énergie élevés. Résultat, une étude américaine montrait qu’une Tesla pouvait dans certains cas émettre plus de CO2 qu’une voiture à pétrole économique de petite taille notamment si le mix énergétique alimentant sa batterie n’était pas décarboné. Cela ne veut pas dire que les véhicules électriques polluent plus que les véhicules thermiques, au contraire. Globalement, sur l’écrasante majorité des cas, les véhicules électriques émettent moins de CO2. Mais ce qu’il faut retenir, c’est qu’une grosse voiture, très puissante et nécessitant beaucoup d’énergie (comme les Tesla actuelles) n’est pas forcément le modèle le plus souhaitable pour une mobilité écologique.

Même chose pour l’Hyperloop, vanté partout comme le futur du transport ferroviaire : la plupart des experts indiquent que les coûts énergétiques et ceux des infrastructures nécessaires à sa construction rendraient l’Hyperloop inefficace du point de vue environnemental. Ainsi, une étude qui cherchait à quantifier les impacts environnementaux d’Hyperloop en Allemagne avait mis en évidence qu’il ne permettrait d’économiser que 140 000 tonnes de CO2 par an… Soit seulement l’équivalent de 0.018% des émissions du pays… Le tout au prix d’une consommation de ressources importante pour les panneaux solaires, les infrastructures, les consommations d’énergie, et alors que des alternatives existent déjà avec le réseau ferré existant. Certes, l’étude est hautement spéculative (après tout, Hyperloop n’existe pas encore, il est donc difficile de savoir quels seront ses impacts), mais cela permet de relativiser certaines annonces : au final, on réduirait les émissions de CO2 allemandes de 0.018%… pour les augmenter dans les autres pays (ceux qui produisent le lithium et les panneaux solaires). Le bilan serait nul voire négatif.

Produire de la viande en laboratoire ? L’idée a de quoi séduire, mais quid des coûts (financiers et écologiques) de la production de viande en laboratoire ? Ne serait-il pas plus simple, et plus écologique de repenser l’élevage pour qu’il émette moins de CO2 tout en réduisant notre consommation de viande à des niveaux qui seraient à la fois meilleurs pour la planète et pour notre santé ? Voyager en taxi drône volant, pourquoi pas, mais ne vaudrait-il pas mieux investir dans des transports en commun efficients, qui seront toujours plus écologiques qu’un moyen de transport individuel très coûteux en énergie ? Au-delà de l’effet d’annonce, ces questions restent sans réponse. Au final, ces réponses technologiques sont rarement adaptées, car elles nécessitent beaucoup d’énergie, de ressources et de matériaux (voir notre article « La technologie peut-elle sauver l’environnement ?« )

Un modèle économique non inclusif, un marché de niche

L’autre question posée par ces « fake industries » est celle de leur modèle économique qui est loin d’être inclusif. Pour être efficace, l’écologie nécessite de pouvoir être adaptée par tous ou par le plus grand nombre. Or la plupart de ces entreprises proposent des produits ou des services seulement accessibles à une minorité extrêmement faible de la population.

Les Tesla par exemple, avec certains modèles démarrant à 80 000 euros ne risquent pas d’être adoptées par une majorité de la population. Elles resteront probablement pour longtemps des jouets à destination des plus riches : le modèle le moins cher disponible chez Tesla est vendu à 35 000 euros. Soit plus de 4 fois plus cher que la voiture neuve la plus vendue aux particuliers en France (la Dacia Sandero). Même chose pour les « F*cking big rockets » de SpaceX (autre projet d’Elon Musk), prétendument capables de relier Paris à New York qui ne pourront probablement jamais se faire à un coût (financier et écologique) acceptable pour être mises en oeuvre commercialement. Les experts estiment par ailleurs que ce projet pourrait être une vraie catastrophe logistique. En plus, il ne résout rien des challenges les plus pressants du secteur des transports. Près d’un quart des émissions françaises par exemple viennent du transport individuel au quotidien (comment se rendre à son travail et faire ses courses) : c’est cet enjeu qu’il faut résoudre en priorité, pas celui des trajets intercontinentaux qui ne représentent que 3% des émissions de CO2 mondiales. Pour Hyperloop, de nombreux experts estiment que les coûts avancés par Elon Musk ne tiennent pas compte de la réalité des marchés. Ils seraient en réalité au moins 10 fois supérieurs, ce qui rendrait sa faisabilité financière douteuse.

Si beaucoup de ces entreprises font donc la une des médias pour leurs produits ou services « révolutionnaires », leur généralisation commerciale serait probablement extrêmement compliquée, notamment pour des raisons de prix. Qui pourra demain se payer des technologies d’aspiration CO2 à des coûts dépassant 100 euros la tonne ? Qui pourra se payer de la viande élevée en laboratoire alors que ses coûts sont aujourd’hui prohibitifs (250 000 euros pour moins de 150 grammes) à cause de processus complexes et de besoins élevés en ressources et en main d’oeuvre ?

Bien sûr, on pourrait arguer que les prix risquent de baisser, comme cela a été le cas pour les panneaux solaires ces 20 ou 30 dernières années, grâce à l’innovation notamment. Mais rien ne le garantit. Les données actuelles tendent plutôt à laisser penser le contraire. Par exemple, les réserves de lithium mondiales étant limitées, il est probable que le prix de ce matériau va augmenter. Cela pourrait augmenter les coûts de production des batteries Tesla, si toutefois l’entreprise parvient à surmonter les goulots d’étranglement qu’elle subit déjà sur la chaîne de production de ses batteries. Le prix du pétrole et de l’énergie pourrait également rapidement augmenter dans les prochaines années face à une demande en hausse et une production de plus en plus coûteuse. Cette hausse aura forcément une répercussion sur les coûts de production des infrastructures, mais aussi sur le coût des ressources. Tout cela pourrait aussi contribuer à freiner l’innovation.

Un modèle de développement non soutenable voire irréaliste ?

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Rien ne garantit donc à terme que le modèle de développement de ces entreprises puisse devenir viable un jour. Cela repose sur trop d’hypothèses : celle d’un progrès technique important (et impossible à anticiper), d’une baisse des coûts (peu probable), d’un élargissement du marché, du maintien d’une stabilité énergétique et économique mondiale… Or ces hypothèses sont aujourd’hui loin d’être assurées, certaines sont même irréalistes. C’est possible, mais pas garanti.

Le problème, c’est qu’à force de penser que ces innovations sont acquises, ces entreprises finissent par baser leurs activités sur des spéculations et des modèles économiques non soutenables. Tesla par exemple, n’arrive plus à livrer ses voitures : alors qu’Elon Musk annonçait que l’entreprise livrerait 5000 voitures Model 3 par semaine avant la fin 2017, l’entreprise n’en a livré au 222 l’ensemble du 3ème trimestre… Tesla enregistre depuis plusieurs mois des pertes records : 671 millions de dollars perdus au troisième trimestre 2017, après les 336 millions de dollars perdus au deuxième trimestre. Gigafactory subit de nombreux blocages et n’a pas été en mesure d’assurer les objectifs de production. L’entreprise a licencié plusieurs centaines de personnes au mois de novembre. L’entreprise Climeworks n’arrive pas à couvrir ses coûts en dépit du fait qu’elle vende le CO2 qu’elle stocke actuellement. New Wind et son éolienne urbaine ont été mis en liquidation judiciaire face à l’ampleur de leurs pertes.

Et tout cela se fait en comptant que ces entreprises bénéficient actuellement de financements faciles : elles sont subventionnées par l’Etat, elles bénéficient de prêts facilement accordés et de financeurs extérieurs grâce à l’effet médiatique. Elon Musk, pour l’ensemble de ses entreprises, aurait bénéficié de près de 5 milliards de dollars de subventions, de remises fiscales, d’abattements et de prêts à taux préférentiels rien qu’aux Etats-Unis. Sur les marchés, sa cotation est supérieure à celle des géants comme General Motors, Ford ou Toyota, pourtant Tesla n’a jamais été rentable. Sans subventions, son marché s’effondre. En 2015, Tesla a vendu 2738 voitures au Danemark. En 2016 lorsque le gouvernement arrête de subventionner les véhicules électriques, ses ventes ont chuté… à 176 voitures vendues dans l’année. Soit 94% de moins.

De fausses solutions à de vrais problèmes

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En fait, tous ces exemples ont un point commun : ils proposent de fausses solutions à de vrais problèmes écologiques.

En matière d’impact environnemental du transport, la solution n’est pas dans la production de grosses voitures électriques avec des performances équivalentes à celles de voitures de courses. Elle est dans la production de transports en communs plutôt qu’individuels, mais aussi de voitures légères, nécessitant peu d’énergie et peu de ressources. Elle n’est pas dans la production de trains high tech très énergivores, mais dans la réhabilitation du réseau ferroviaire actuel et sa pleine intégration dans l’intermodalité globale. Si Tesla a pu développer des technologies de pointe dans le véhicule électrique grâce à son modèle économique actuel, ne vaudrait-il pas mieux qu’il mette aujourd’hui cette innovation au service d’infrastructures qui servent la majorité de la population (par exemple, équiper les bus urbains des technologies électriques) ?

En matière de changement climatique, la vraie solution n’est pas dans la production d’engins de capture du CO2 (qui arriveraient à peine à absorber 1% de ce que nous émettons), mais dans la réduction de nos émissions via la diminution des gaspillages énergétiques et le passage aux énergies renouvelables.

En matière d’impact environnemental global de nos modes de vie, la solution n’est pas de consommer toujours plus, d’inventer de nouveaux besoins et de nouveaux progrès techniques (dont on se demande si aujourd’hui ils améliorent encore vraiment notre vie). Elle est dans l’adoption d’un mode de vie plus sobre, moins gourmand en énergie et en ressources, plus égalitaire.

Or aujourd’hui, ces « fakes industries » posent de sérieuses questions : si l’on sait que leurs solutions ne sont pas viables à terme (ou ont peu de chances de l’être) pourquoi continuer à les financer alors que des alternatives, certes moins séduisantes médiatiquement, mais viables dès aujourd’hui existent mais manquent de financements ? Pourquoi s’engouffrer dans ces disruptions technologiques quand on sait qu’à terme elles sont destinées à des niches, et qu’elles poseront peut-être autant de problèmes qu’elles ne peuvent en résoudre ? La question reste entière. En attendant, les cours de bourse de ces entreprises et leur couverture médiatique continue d’atteindre des sommets.

1 : Le terme « fake industries » est un terme employé notamment par le chroniqueur climato-sceptique Lawrence Solomon dans ses colonnes du Financial Post. Son argumentaire, qui renvoie fréquemment à la négation des problèmes environnementaux et climatiques, n’est pas celui qui est développé dans cet article. Nous souhaitons réaffirmer à cette occasion la réalité et la gravité du réchauffement climatique et des problèmes écologiques.

Crédits image : Tesla par Serguey Kohl sur Shutterstock