Au coeur des tourbières du Congo, l’un des plus grands puits de carbone du monde…

Au coeur des tourbières du Congo, l’un des plus grands puits de carbone du monde est menacé

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Au coeur du bassin forestier du Congo se joue peut-être l’avenir des accords climatiques mondiaux. Dans ces tourbières encore méconnues, un écosystème complexe et fragile, garant de l’équilibre climatique mondial, est menacé par les activités humaines. Enquête.

Lorsque l’on parle de protéger les écosystèmes pour lutter contre le réchauffement climatique, on pense volontiers aux forêts primaires, à l’Amazonie ou à la forêt indonésienne. Il est en revanche plus rare d’évoquer le cas particulier des tourbières, cet écosystème humide encore mal connu du grand public et même des scientifiques. Pourtant, les recherches récentes laissent à penser que les tourbières sont l’un des puits de carbone et l’un des poumons les plus importants de la planète.

Le problème, c’est que ces milieux fragiles et délicats sont un peu partout menacés par les activités humaines. Le plus grand d’entre eux, la grande tourbière de Lokolama dans le bassin du Congo, est en passe d’être partiellement détruite, ce qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques sur le climat planétaire.

Les tourbières du Congo : un écosystème fragile et méconnu, mais fondamental

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Les tourbières, comme leur nom l’indique, sont des milieux dans lesquels on trouve de la tourbe, un sol très riche en matière organique végétale en décomposition. En gros, une tourbière est une zone humide dans laquelle de nombreux déchets végétaux s’accumulent pour former une sorte de sol en lente décomposition. Les tourbières représentent entre 1 et 3% de la surface émergée sur la planète et on en trouve un peu partout, notamment dans des climats frais et humides.

La communauté scientifique a longtemps eu tendance à se focaliser sur l’étude des tourbières en climat tempérées. Plus faciles d’accès, elles ont fait l’objet de nombreuses analyses et on sait depuis longtemps le rôle crucial qu’elles jouent dans le stockage du carbone atmosphérique. Mais plus récemment, on a commencé à prendre conscience de l’importance des tourbières tropicales. Souvent perdues dans d’immenses bassins forestiers, ces écosystèmes ont jusqu’à aujourd’hui été préservés et ils étaient relativement peu connus du grand public voire de la communauté scientifique. Des images satellites avaient bien laissé penser que des tourbières tropicales pouvaient exister, mais on avait jusqu’à récemment peu d’exemples concrets.

Ce n’est qu’à partir des années 2000 que l’on a commencé à s’intéresser à ces tourbières tropicales, avant de découvrir à quel point elles pouvaient être fondamentales. Certaines ont été découvertes dans les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est, d’autres en Amazonie. Mais c’est au Congo, dans la région de Lokolama, que l’on trouve certainement le plus grand écosystème de tourbières du monde. Découvert en 2014, caché au fond du bassin forestier du Congo (qui couvre près de 2 millions de kilomètres carrés, en faisant le 3ème espace forestier mondial après l’Amazonie et la taïga), les tourbières de Lokolama constituent un milieu fascinant à la fois pour sa richesse en biodiversité et pour son importance dans la régulation climatique.

Puits de carbone et services écologiques : les atouts des tourbières du Congo

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Les tourbières du bassin du Congo couvriraient selon les premières estimations près de 150 00 km2, soit l’équivalent de près d’un tiers de la surface de la France métropolitaine. Les scientifiques y ont découvert de la tourbe sur une surface dépassant les 4 mètres de profondeur, sans doute plus par endroits. D’ores et déjà, les chercheurs à l’origine de l’étude considère que cela pourrait constituer l’un des poumons les plus importants de la planète. Certains estiment en effet que les tourbières, plus encore que les forêts, seraient les premiers puits de carbone terrestres. Dans une étude publiée en 2008, une équipe de chercheurs internationaux avait estimé que l’ensemble du carbone stocké dans les tourbières mondiales (représentant moins de 3% de la surface terrestre) représentait près de 550 milliards de tonnes de CO2, soit le double de tout le carbone stocké dans la biomasse des forêts (qui couvrent plus de 30% de la surface terrestre).

Concernant les tourbières du Congo, les scientifiques à l’origine de leur découverte ont estimé qu’elles stockaient à elles seules l’équivalent de 30 milliards de tonnes de CO2. Elles constituent donc une réserve de CO2 équivalentes à la totalité des émissions de CO2 humaines durant une année entière. En ce sens, elles contribuent sur le long terme à l’équilibre climatique et ce, même si elles émettent également du méthane.

Mais ce n’est pas tout : comme toutes les zones humides, les tourbières du Congo abritent une réserve incroyable de biodiversité d’insectes, de plantes et d’animaux et constituent l’un des écosystèmes les plus dynamiques de la planète. En agissant comme un filtre naturel sur les eaux qui les traversent, les tourbières ont aussi une fonction de dépollution des eaux. En bref, ces écosystèmes jusqu’à lors protégés rendent un nombre importants de services écosystémiques et contribuent à préserver certains équilibres naturels régionaux et mondiaux.

Les écosystèmes de la tourbière du Congo menacés

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Cependant, comme d’autres grands écosystèmes emblématiques avant elles (de l’Amazonie aux barrières de corail) le bassin forestier du Congo et les tourbières qu’il abrite sont aujourd’hui menacés par l’avancée des activités humaines. D’abord, c’est l’exploitation du bois qui affecte la région. Les forêts tropicales du Congo constituent un vrai vivier pour des arbres précieux qui sont vendus sur les marchés internationaux, en particulier en France et en Chine. Certes, près de 20% de la production est certifiée durable, et le taux de déforestation effectif est inférieur à 1%, mais cela cache une réalité difficile pour les forêts congolaises. En effet, une partie de la production de bois issus des forêts de la région se fait illégalement et échappe de ce fait à tout contrôle. De plus, si la déforestation totale est faible, c’est parce que de gros efforts de reforestation sont menés, mais cela n’empêche pas la production de bois d’être très intensive. Bien sûr, l’impact sur l’écosystème et sur la biodiversité est donc énorme. Si ce type d’exploitation en venait à atteindre en profondeur les régions des tourbières, cela pourrait détruire l’équilibre de ces écosystèmes fragiles.

Le problème, c’est que la ressource forestière est aussi une manne pour l’économie congolaise… Et le secteur est aussi, selon les ONG, l’un des plus corrompus du pays. Si l’attribution de concessions forestières est en principe suspendue par un moratoire depuis 2002, la situation sur le terrain semble plus compliquée. En 2018, deux concessions forestières d’une surface supérieure à 6500km2 et situées en plein dans la région des tourbières ont été accordées par le Ministère de l’Environnement à des entreprises chinoises. Cela est d’autant plus préoccupant que cette décision avait été auparavant invalidée par le précédent ministre en 2016 : preuve qu’il n’y a pas de ligne politique stable sur le sujet.

L’autre grand danger pour les tourbières, c’est la gestion du fleuve Congo. En effet, le fleuve est un maillon essentiel de l’économie régionale : il est déjà exploité en partie pour la navigation fluviale et pour la production hydro-électrique, ainsi que pour l’agriculture. Mais ces dernières années, les projets se multiplient pour tenter de « rentabiliser » encore plus cette ressource naturelle.

Parmi elles, la construction de nouveaux barrages ou encore plus récemment, l’idée de détourner une partie des eaux du fleuve pour combattre l’assèchement du lac Tchad. Le lac Tchad, situé près de 2 000 km au nord du bassin des tourbières de Lokolama, et menacé par la sécheresse depuis plusieurs décennies. Dans les années 1990, un projet pharaonique consistant à détourner les eaux de la rivière Oubangui (un affluent du fleuve Congo) avait été envisagé pour lutter contre l’assèchement. Problème : ce chantier démesuré consistant en la construction d’un canal de détournement de plus de 2 000 km pourrait affecter le débit du fleuve Congo… et menacer avec lui l’équilibre d’hydrométrie fragile qui a permis la naissance des tourbières. Récemment, lors de la dernière conférence sur l’avenir du lac Tchad, ce projet est ressorti des placard et commence sérieusement à être envisagé par les pays frontaliers, au détriment probable de l’écosystème des tourbières.

Vers une catastrophe environnementale dans les tourbières du Congo

Si une forme de régulation n’est pas mise en place par rapport à ces projets, et si les tourbières finissent effectivement par être détériorées, c’est une potentielle catastrophe environnementale qui pourrait se jouer dans les profondes tourbières du Congo. En effet, en cas de perturbation de l’équilibre et de la résilience de cet écosystème, il pourrait passer très rapidement du statut de puits de carbone à celui de bombe de gaz à effet de serre. Ces zones humides émettent en effet déjà du méthane, mais si les processus biologiques sont perturbés, cela pourrait être encore pire. Pire, notamment car le CO2 stocké dans les sols pourrait être relâché dans l’atmosphère. Si ce phénomène se déclenche, il sera malheureusement inarrêtable et la planète perdra à la fois un puits de carbone fondamental, un de ses poumons et devra subir les conséquences du dégagement de plus de 30 milliards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère.

Si le gouvernement de la RDC a récemment signé un partenariat avec l’Indonésie pour mettre en place un système de protection de ses tourbières, dans la pratique on continue de voir émerger les projets menaçant ces écosystèmes.

Dans une région où il est encore aujourd’hui bien difficile de faire fonctionner la machine démocratique et réglementaire, tous ces enjeux ont de quoi inquiéter. Car c’est peut-être là, au coeur des forêts tropicales du Congo que se joue donc en ce moment-même l’avenir des accords climatiques mondiaux.

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