Ne pas se payer de mots ou la RSE en danger d’auto-célébration !

par Patrick d'Humières Patrick d'Humières

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Les mouvements sociaux actuels autour des Gilets Jaunes mettent en lumière les paradoxes d’une politique développement durable trop anecdotique, pas assez inclusive et globale. Décryptage.

Les « manifs » ne font que commencer ! Plus on va devoir rentrer dans le dur de la lutte contre le réchauffement climatique et plus la gestion économique et sociale des impacts suscitera des tensions fortes. On a fait le plus facile jusqu’ici : constater et poser les enjeux globaux. On a tiré la sonnette d’alarme mais on n’a pas réfléchi à comment faire autrement que par des modèles théoriques et des projections « as usual ». Pour ne pas parler des pays ou des collectivités qui voient dans les changements à faire un risque politique suicidaire, quelles sont les entreprises qui peuvent vraiment dire ce que serait « leur modèle durable », si on l’appliquait vraiment ?  Le discours implose entre la célébration de petites victoires par les entreprises contentent d’elles et l’incrédulité des consommateurs qui n’en peuvent plus des suremballages et des plastiques, fussent-ils recyclés, qui continuent de les envahir. La réaction des catégories précaires en France, des acteurs agricoles et des PME dont on capte la valeur depuis trente ans, rétifs à payer le carbone émis, nécessite plus d’humilité et de considération de la part des sachants. Il faut maintenant dire comment on fait, de manière juste et soutenable au regard des équilibres sociaux pour « changer la roue en roulant », tout en corrigeant- plus vite – les modèles du passé !

Le développement durable entre impuissance et demi-mesure

L’impuissance avouée de Nicolas Hulot, venant après une longue suite d’échecs de l’écologie politique à s’intégrer dans la gouvernance institutionnelle, ne provient pas de l’ignorance de la dimension sociale des impacts, qu’on a essayé d’intégrer assez tôt, pour ceux qui se rappellent des débats préparatoires de la loi de transition énergétique ou de l’échec de l’eco-taxe. Tant qu’il y avait des marges de manœuvre, on pouvait appliquer cyniquement la théorie des signaux-prix et faire du néo-libéralisme avec bonne conscience, en élevant le coût des matières carbonées sans considérer les impacts sur les usages et le pouvoir d’achat. Pour d’excellentes raisons théoriques, on fait monter aujourd’hui le prix de l’eau, celui des déchets à traiter, des véhicules et des énergies polluantes, des sols et des paysages à protéger, de toutes les ressources rares à protéger. Mais qui étudie les conditions de recevabilité et la fabrication des consensus politiques à cet effet ? Seule la Chine a trouvé la martingale à travers un régime autoritaire qui impose à marche forcée une mutation environnementale qui ne peut plus attendre. Rappelons-nous la thèse de Rodnik qui voit un paradoxe insoluble à concilier libre-échange, démocratie et mondialisation….

Les grandes entreprises ont su retarder la pression les concernant. On a été admiratif de la capacité des « carbo-intensifs » à amortir les ETS pour plein de bonnes raisons ! Certains secteurs, comme le ciment, l’énergie, le bâtiment, ont su initier des programmes collectifs, volontaires, qui ont atténué la pression sur eux. Le cas de l’automobile – qui ment et qui empêche – n’est pas le plus répandu dans le business, même si on ne peut que se scandaliser, trois ans après la Cop 21, de constater que le secteur bancaire finance plus encore les énergies fossiles que les renouvelables d’après Oxfam…Et sachant, selon une autre étude, que les trois quart des émissions de GES sont concentrées sur près de 75 grands comptes, on n’est pas inquiet de la capacité du business à négocier – emplois contre taxes – sa décarbonation progressive, à sa vitesse…

Trois axes pour amorcer une véritable transition écologique

Mais si on est plus exigeant sur la bonne répartition de l’effort et sur le calendrier, on ne peut plus passer à côté de la méthode requise pour mener à bon port les politiques de développement durable qui s’imposent. Il y a trois concepts incontournables, hors desquels la mutation ne fonctionnera pas ! C’est d’abord la notion de trajectoire et d’objectifs inscrits dans le temps, d’abord. On sait à ce sujet que le tournant se situe en 2030 pour commencer à infléchir les courbes et que c’est en 2050 que la décarbonation devra tendre vers zéro, si on veut ne pas émettre plus de carbone que la biosphère ne pourra en absorber ; c’est la condition pour calmer le réchauffement aux abords des moins de 2°C, objectif déjà bien minoré pour « ne pas désespérer le Texas » ! A cette date, les consommateurs et les régulateurs ne pourront plus admettre des émissions injustifiées, alors qu’il sera facile de lire l’impact de chaque produit, chaque site, chaque investissement sur son Iphone en 2 clics !

Le deuxième concept d’une méthode qui a compris qu’il fallait raisonner désormais en valeur absolue quand on parle carbone, est effectivement celui de la transparence et de l’information. On a bien progressé sur ce plan, si ce n’est que les kilos associés à son voyage en train, à son séjour à l’hôtel ou à son stock de mails, ne joue pas encore son rôle pédagogique. Première initiative en ce sens, l’application de WWF (Wag) pour mesurer l’impact de ses comportements personnels, laisse présager une comptabilité carbone qui sera inévitablement individualisée, ouvrant non pas sur des contrôles policiers mais sur des mécanismes d’incitation et de récompense stimulés, lorsque la conscience publique se sera confrontée à des crises plus dures et violentes devenues insupportables. Le reporting dont la France a fait le socle de la responsabilisation des acteurs (cf. DPEFF, art 173) est un point de passage car il est à la base d’un calcul d’opportunités et de capacités d’arbitrage. A ce sujet, on ne peut que s’étonner que le modèle dit « science based target » ne soit pas plus adopté par les entreprises, dont beaucoup s’épuisent encore à vouloir soustraire « le carbone évité », avant de s’engager sur des objectifs quantifiés, en dehors de toute pertinence intellectuelle. L’initiative en cours pour le durcir en tenant compte des exigences de la TCFD est une bonne nouvelle.

Le troisième concept qui permettra de trouver une méthode de gestion de la décarbonation est celui du contrat. C’est le plus politique et donc le plus déterminant. C’est la seule antidote démocratique à la gestion autoritaire des curseurs, qui ne fonctionnera pas dans nos pays développés, alors même que plus le temps avance et plus le carbone va coûter cher…Contracter, c’est s’entendre sur des démarches donnant-donnant, ce que les entreprises connaissent bien (économies contre fiscalité), les régulateurs aussi (normes contre résultats).  Certes, le contrat est plus complexe pour les particuliers, sauf à y appliquer le principe fiscal de la progressivité et à mélanger les aides avec les sollicitations et à proposer des moyens alternatifs réalistes. Le contrat implique l’innovation, le temps, la négociation et l’évaluation honnête qui créent un mouvement positif à la place de la contrainte injuste ou inefficace. C’est tout l’intérêt des « dialogues parties prenantes » qui permettent de créer des consensus dynamiques pour suivre les transformations réelles et l’application des engagements autour de politiques durables. C’est ce que nous avons appelé « la création de valeur négociée », en complément du concept de Porter, juste mais trop laxiste, de « la valeur partagée ».

Vers une méthode de transition globale, écologique et solidaire

Face à cet impératif catégorique de construire « la méthode de la transition », on ne pourra qu’être choqué par le décalage qui s’installe aujourd’hui dans le paysage collectif : au nom de la RSE, on fête « les nuits » et les marques qui n’ont rien prouvé, on remet des prix pour tout et souvent pour rien, on tient des discours satisfaits et on prend les anecdotes pour des révolutions, tout le monde félicitant tout le monde, sans jamais s’attacher à analyser les classements et à chercher la vérité des faits derrière les bonnes pratiques… On se retranche derrière des labels qui valent ce que les utilisateurs en disent et en font, privés par nature, pour faire croire à l’opinion qu’on est parfait avec « la rosette à la boutonnière ». Alors, tout semble « positif » sans savoir si c’est durable ! On se gargarise de néologismes – de l’entreprise contributive à la firme inclusive etc.. – en oubliant que depuis 30 ans un mouvement mondial s’épuise à structurer « le développement durable » sur des bases scientifiques approfondies, discutées et standardisées qui sont seules à pouvoir guider des stratégies collectives sérieuses ! La communication qui avait décrédibilisé les réponses des entreprises face aux premières contestations des années 70-80, semble revenir à grand pas. Or, la lutte pour le climat et le passage vers un modèle plus durable, au sens du respect des objectifs des Nations Unies, posés à 2030, ne se fera pas, par l’incantation empathique et la ré-assurance à bon compte sur un modèle dont le partage de la valeur n’est pas défendable, dont les processus sont fondamentalement auto-centrés et les « raisons d’être » limitées à une croissance pour la croissance, quand elles ne sont pas des slogans publicitaires…

Si la communauté concernée ne met pas vite un frein à cet auto-emballement incantatoire, elle sera emportée par la vague des enjeux non résolus et la défiance croissante, dénoncée il y a peu par The Economist parlant de profits anormaux, de situations anti-concurrentielles et d’excès indécents du capitalisme contemporain dont l’Europe tarde à se dissocier et que les élites ne veulent pas voir, pour reprendre l’expression de la patronne du FMI !  Le moment politique que nous vivons est celui de l’écartèlement entre la perpétuation du modèle gaspilleur et la recherche du modèle équilibré dont « la durabilité » est l’horizon indépassable. Relevons le défi mais ne nous payons pas de mots qui confondent l’intention et la réalité. Et attachons-nous à des méthodes sérieuses pour réussir à transformer les offres et les usages, en y associant justement et vraiment toutes les parties prenantes. Le rapport Notat Senard et la loi Pacte y incitent. Il serait dommage qu’on se limite à quelques « entreprises à mission » sérieuses, ou à quelques « raisons d’être » audacieuses et que le reste de l’économie et de la sphère publique se perde dans des affichages que l’opinion ressent comme une façon de poursuivre le passé en lui faisant croire qu’on a réinventé le monde…Inacceptable ! Et cela ne marchera pas !