Le « travail du clic » : une nouvelle forme de travail invisible

par Emma Henrich Emma Henrich

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Digital labor, travail du clic : que recouvrent ces nouvelles réalités du monde du travail ? Découvrez ces travailleurs invisibles qui sont au coeur de la révolution digitale.

Machine learning, intelligence artificielle : la démocratisation de ces termes pourrait laisser croire que l’Humanité est à l’aube d’une révolution du travail au coeur duquel on trouverait les machines et le numérique. On parle ainsi aujourd’hui volontiers de reconnaissance vocale, faciale, d’automatisation, d’algorithmes… Tout une gamme de nouvelles fonctionnalités offertes par nos machines et qui nous facilitent la vie. Pour autant, la plupart des intelligences artificielles existantes nécessitent l’aide de personnes bien réelles pour apprendre, s’améliorer.

C’est pourquoi de nombreuses plateformes de services spécialisés se sont développées, faisant appel à des prestataires pour réaliser des tâches extrêmement simples, répétitives mais surtout payées à la tâche. Décryptage d’une nouvelle forme de travail invisible et précaire.

 

Le digital labor : une forme de travail méconnue au coeur de la high-tech

 

Littéralement, le terme de digital labor désigne le travail numérique. Pour autant, cela ne vise pas les personnes employées à des postes qualifiés dans le secteur du numérique, ni les personnes qui produisent les pièces qui constituent nos ordinateurs et autres smartphones.

Le sociologue Antonio Casilli, qui s’est longuement intéressé à ces questions, définit le digital labor comme une forme de travail à faible expertise et à faible intensité au profit de l’optimisation d’algorithmes ou destinée à la fouille des données numérique. En somme, le digital labor désigne les personnes qui travaillent pour améliorer les intelligences artificielles, aider leur processus d’apprentissage ou trier les multiples informations générées par les utilisateurs du web. Il s’agit en quelque sorte « d’enseignants humains » … pour robots. Et payés à la tâche. Sauf que l’aide humaine qu’on pourrait penser temporaire n’a en réalité pas de fin, car les processus sont constamment à améliorer.

Ainsi, par exemple, un algorithme de reconnaissance vocale aura toujours à apprendre pour saisir les nuances des différents les accents d’une même langue, la façon de « mâcher » certains mots propres à certaines régions, l’utilisation d’expression imagées qui vont au-delà des seuls termes utilisés. Ceci est d’autant plus valable que l’évolution du langage ne peut être anticipée par aucune machine. Il faudra donc toujours par période que le programme soit aidé, actualisé par des vraies personnes, qui valideront ou invalideront ce qu’il comprend.

On qualifie de « travail du clic » ces tâches ne nécessitant pour la plupart du temps qu’un simple « clic » pour valider une information ou le caractère approprié d’un contenu. Dans cette forme de travail, l’humain est au service du robot mais ne bénéficie d’aucune reconnaissance, car ce travail est totalement invisible, lié au développement de chaînes de valeurs complexes dans le numérique.

Le « travail du clic » : un phénomène invisible mais bien réel en France

 

Alors que les critiques de « l’uberisation » de nombreux secteurs ont mis en lumière l’absence de protection sociale offerte aux chauffeurs VTC ou encore aux livreurs à vélo travaillant sous le statut d’auto-entrepreneur – que la Cour de cassation qualifie de plus en plus en salariés compte-tenu de leur condition de travail – les travailleurs du clic n’ont pour leur part aucune voix pour les faire entendre en France. Pour autant, ces deux phénomènes sont liés à l’apparition du numérique et au développement d’applications digitales.

Et s’ils restent totalement invisibles, les travailleurs du clic sont en réalité plus nombreux que les chauffeurs et livreurs travaillant pour des plateformes digitales réunis. Une étude de février 2019 intitulée Combien de personnes micro-travaillent en France ? Estimer l’ampleur d’une nouvelle forme de travail estime qu’ils seraient environ 266 000 à travailler pour des plateformes de services spécialisés comme Amazon Mechanical Turk (MTurk), Wirk, ou encore Appen. A titre de comparaison, il y aurait seulement 30 000 chauffeurs de VTC et 10 000 livreurs à vélo à travers l’Hexagone.

L’étude classe par ailleurs ces « micro-travailleurs », autrement dit travailleurs à la tâche, en trois groupes distincts :

  • Les « très actifs », qui effectuent ou recherchent des tâches à réaliser au moins une fois par semaine afin d’améliorer leur fin de mois ;
  • Les « réguliers », qui se connectent sur des plateformes de micro-travail au moins une fois par mois. Ce sont souvent d’anciens « très actifs » qui ont eu recours à ces plateformes à des moments charnières nécessitant d’avoir un complément de revenus et continuent de se connecter, en adoptant une attitude plus sélective à l’égard des tâches proposées.
  • Les utilisateurs « occasionnels » qui regroupent des inscrits à une ou plusieurs plateformes de micro-travail, mais qui n’ont pas une activité fréquente. Parmi cette catégorie, on peut encore établir deux sous-groupes. D’un côté, il y a ceux dont l’inscription relevait plutôt de la curiosité et qui ont vite abandonnés en raison de la rareté et/ou pénibilité des tâches proposées. De l’autre, ceux qui sont d’anciens réguliers ou actifs de ce type de plateforme et pourraient le redevenir.

Mais ce qui caractérise tous ces utilisateurs de plateformes de micro-travail est qu’ils considèrent qu’elles leur permettent d’avoir un complément de revenus parfois substantiels lors des périodes de chômage ou de difficultés financières passagères. Toutefois, ce type d’activités soulève également de nombreuses interrogations, notamment en raison de l’absence total d’encadrement.

 

Un travail précaire, non déclaré et sans protection

 

Si les micro-travailleurs qui réalisent ce type de tâches y trouvent pour certains leur compte, cette nouvelle forme de travail interroge : en effet, la plupart des micro-travailleurs ne sont pas déclarés et sont soumis au bon vouloir des plateformes. Elles peuvent leur permettre à certaines périodes d’effectuer plusieurs tâches et leur assurer un complément de revenus puis… Plus rien pendant un certain temps. La précarité est donc la norme dans ce type de travail.

Qui plus est, certaines tâches peuvent se révéler dangereuses, du moins psychologiquement. Prenons le cas d’une tâche qui peut paraître simple consistant à visionner des vidéos Youtube, pour sous-titrer en français les discours – souvent très philosophiques – de vlogueurs. La plupart de ces vidéos visent à relater des instants de vie pour le moins communs : comment se maquiller, un extrait d’orage torrentiel filmé lors des dernières vacances dans le Sud, un rappeur amateur qui espère devenir célèbre, etc.

Cependant, avant d’avoir visionné la vidéo, on ne peut savoir ce qu’elle contiendra. Il est donc également possible de tomber sur des vidéos de mises à mort d’animaux, sur des discours haineux ou à caractère raciste ainsi que sur une multitude d’autres thèmes plus ou moins sordides.

Le pénible travail de modérateur de contenus a été pour l’essentiel délocalisé dans des Etats comme l’Inde ou les Philippines – ce qui est encore un autre problème – mais cela ne signifie pas pour autant que les micro-travailleurs européens ne s’exposent pas à des risques.

Or, l’absence totale de revendication et de représentation syndicale les laissent dans une forme de précarité et d’isolement qui, au regard du nombre d’utilisateurs des plateformes de micro-travail, évolue trop peu rapidement.

Pour le moment, seule une déclaration conjointe d’organisations sur l’initiative du syndicat allemand IG Metall a véritablement été établie en faveur de l’élaboration d’un cadre pour faire sortir de l’ombre les travailleurs du clic. Cette déclaration vise à faire reconnaître que le digital labor est une réalité émergeante en Europe. Il faut donc que les pouvoirs publics prennent acte de son existence, pour protéger les travailleurs invisibles. Le document pointe notamment du doigt l’absence totale de droits aux acquis sociaux comme l’assurance chômage, la sécurité sociale, la délimitation du temps de travail.

Il apparaît donc important que de faire reconnaître cette forme de travail de l’ombre. En effet, pour l’heure, loin de la médiatisation de plateformes comme celles des VTC ou des coursiers à vélos, le micro-travail reste caractérisé par son invisibilité médiatique et l’absence de représentants pour exprimer les intérêts des individus qui le composent. Le travail du clic reste donc en marge de l’économie, alors même qu’il constitue un élément essentiel pour développer le numérique, l’utilisation des data et des intelligences artificielles. 

Crédit image : Shutterstock, Digital labor